Au printemps 2016, Jean-François Tardif est monté sur l'Everest avec une combinaison isolée à la soie d'asclépiade. Un œdème pulmonaire l'a arrêté à 7 000 mètres. L'essai, lui, a donné une réponse que personne n'attendait.

Face sud de l'Everest, Népal27°59′ N7 000 m

Photo d'ouverture : Jean-François Tardif, au pied de l'Everest, au printemps 2016.

Tout commence dans une arrière-boutique de Granby, en 2014. Jean-François Tardif, alpiniste amateur québécois, a déjà fait l'Aconcagua et le Cho Oyu, et il rêve de l'Everest. Il rencontre François Simard, qui transforme une fibre de mauvaise herbe. Il raconte la scène :

« J'ai vu ça dans son arrière-boutique. Il m'a expliqué ce que faisait la fibre, il m'a sorti les points techniques et il m'a dit : « en plus, de tout ce que je t'ai nommé, ça ne se mouille pas ! » Moi, j'ai fait un pas en arrière. Là, on a quelque chose que tout grimpeur sur la terre cherche. »
Jean-François Tardif, 20 octobre 2014

En mars 2015, il monte un premier prototype au mont Lafayette, au New Hampshire, avec Marc Tremblay, de Chlorophylle, qui l'a dessiné. Mille six cents mètres, moins trente, des vents de 25 à 30 kilomètres-heure. Son verdict suivra la fibre partout.

Jean-François Tardif et Marc Tremblay, de Chlorophylle, au pied du mont Lafayette, en mars 2015. Photo : Radio-Canada
Jean-François Tardif et Marc Tremblay, de Chlorophylle, au pied du mont Lafayette, en mars 2015. Photo : Radio-Canada
« On est restés 20 minutes en haut. C'est trop chaud, c'est quasiment trop chaud ! Le « suit » est trop épais. Trop de fibres, je pense. »
Jean-François Tardif, mont Lafayette, mars 2015

Il s'entraîne l'hiver suivant au mont Mégantic. Radio-Canada rapporte qu'il marche parfois dix-sept heures d'affilée et reste trente heures sans dormir.

Au printemps 2016, il part pour deux mois avec une combinaison une pièce, un anorak et une couverture isolés à la soie d'asclépiade, orange comme les papillons monarques. Il veut monter sans oxygène au-delà de sept mille mètres. Chaque gramme compte.

« Les alpinistes disent en général que 1 livre au camp de base c'est 10 livres à 8000 mètres. Donc, on essaie d'être très, très léger. »
Jean-François Tardif, 29 mars 2016
De Lukla vers le camp trois, par la vallée du Khumbu. Tracé indicatif. Carte : Lasclay
De Lukla vers le camp trois, par la vallée du Khumbu. Tracé indicatif. Carte : Lasclay

La saison 2016 est la première saison complète depuis deux catastrophes. Le 18 avril 2014, une avalanche dans la cascade de glace du Khumbu a tué seize sherpas. Le 25 avril 2015, le séisme du Népal a lancé une avalanche sur le camp de base, et la saison a été annulée. Au printemps 2016, au moins 456 alpinistes atteignent le sommet par le versant népalais (The Himalayan Times). Le sommet est à 8 848,86 mètres, selon la mesure annoncée par le Népal et la Chine en 2020. Le premier Québécois à l'atteindre, Yves Laforest, y est monté le 15 mai 1991.

La voie part du camp de base, vers 5 300 mètres, traverse la cascade de glace, remonte la combe Ouest jusqu'au camp deux, vers 6 400 mètres, puis attaque la face du Lhotse vers le camp trois. À 7 000 mètres, la pression de l'air tombe à environ 43 % de celle du niveau de la mer. Chaque respiration y apporte moins de la moitié de l'oxygène.

Un alpiniste dans la cascade de glace du Khumbu, sur l'Everest, au printemps 2016
Un alpiniste dans la cascade de glace du Khumbu, au printemps 2016. « Le Kungu, ce sont des blocs de glace de la grosseur d'une maison. Personne, même les sherpas, ne veut y rester bien longtemps », raconte Jean-François Tardif. Photo : Jean-François Tardif
7 000 ml'altitude où un œdème pulmonaire l'a arrêté, entre le camp deux et le camp trois
« J'ai porté la combinaison entre le camp deux et le camp trois. Mais je ne l'ai pas portée longtemps parce que j'avais trop chaud. Quand on est parti le matin, il faisait −22 et c'était beaucoup trop chaud. Les autres équipes ont gardé leur suit, mais moi je l'ai enlevé. »
Jean-François Tardif, 3 juin 2016

Le reportage de l'époque, publié par Monark Insulation.

Le mois de mai a été chaud sur la montagne. Moins vingt-deux au plus froid, vingt-cinq au soleil, à sept mille mètres. La neige de la combe Ouest renvoie le soleil de tous les côtés, et le fabricant de la fibre se retrouve avec un problème rare.

« On semble avoir de la difficulté à s'ajuster sur la masse de l'isolant, parce qu'on nous dit toujours que c'est trop chaud. »
François Simard, qui produisait la fibre, 28 juin 2016
Jean-François Tardif devant les séracs du Khumbu, au printemps 2016. Photo fournie par Jean-François Tardif à La Voix de l'Est
Jean-François Tardif devant les séracs du Khumbu, au printemps 2016. Photo fournie par Jean-François Tardif à La Voix de l'Est

La découverte est venue en dormant sur une couverture d'asclépiade écrasée sous son poids.

« On s'est rendu compte que même si on compresse l'isolant, ça reste chaud. Ça a été une belle découverte. »
Jean-François Tardif, 3 juin 2016
« Même compressée, la soie d'Amérique garde sa chaleur, si on la compare au duvet. Et on va la comparer au duvet tout le temps. Le duvet, dès qu'on l'écrase, c'est fini. On gèle. C'est pour ça qu'il ne faut pas le mouiller. »
Jean-François Tardif, 28 juin 2016

C'est la propriété sur laquelle reposent toutes les mitaines que nous faisons depuis. Un matelassage s'écrase, dans une paume, autour d'un bâton de ski, au fond d'un sac. Le duvet écrasé ne chauffe plus. La soie d'asclépiade, oui.

Il y a eu une autre scène, là-haut. Un crampon a déchiré la manche de son anorak.

« Je me suis servi de cet accroc pour montrer aux gens comment c'était mince. »
Jean-François Tardif, 28 juin 2016
« Les gens venaient nous voir pour voir ce que c'est. Leur première impression, c'est qu'ils croient qu'on gèle avec ça. Mais quand ils l'essaient, ils voient que c'est chaud. »
Jean-François Tardif, 3 juin 2016

La fibre venait de Protec-Style, à Granby, qui a fait faillite en 2017. La combinaison venait de LM Uniforme. Le prototype de 2015 avait été dessiné par Chlorophylle. La mise en marché revenait à Monark.

Lasclay naît en 2020, dans ce qui restait de cette filière-là. Nous avons ramassé un flambeau que d'autres avaient laissé tomber, et nous avons pris leur découverte au sérieux.

Jean-François Tardif à l'entraînement au mont Mégantic, en 2016, dans sa combinaison orange. Photo : Radio-Canada

Jean-François Tardif

Alpiniste amateur québécois

Avant l'Everest, il avait fait l'Aconcagua et le Cho Oyu. En 2015, il a monté le premier prototype isolé à la soie d'asclépiade au mont Lafayette, puis l'a porté sur l'Everest en 2016, jusqu'à sept mille mètres. C'est lui qui a remarqué que la fibre garde sa chaleur même écrasée.

Sources

Radio-Canada, Jean-Michel Leprince : 20 octobre 2014, 23 mars 2015, 29 mars 2016 et 28 juin 2016. La Voix de l'Est, Marie-France Létourneau, 3 juin 2016. Ministère des Affaires étrangères du Népal, hauteur de l'Everest. National Geodetic Survey, altitude du mont Lafayette.

Photos : Jean-François Tardif et Radio-Canada. Citations reprises mot pour mot de ces articles.

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