Pendant des décennies, l'asclépiade a été traitée comme une mauvaise herbe : toxique pour le bétail, envahissante dans les friches, on l'arrachait et on la pulvérisait. Pourtant, au tournant des années 2010, une poignée de Québécois ont parié qu'on pouvait en faire une industrie. Ce qui a suivi est une véritable montagne russe : des promesses démesurées, un effondrement brutal, et une lutte qui se poursuit. Et cette saga est indissociable de celle du papillon monarque.

La genèse : d'un champ de chanvre à une filière

Tout part d'une fibre étonnante. Quand le fruit de l'asclépiade s'ouvre à l'automne, il libère une soie blanche et légère, longtemps appelée soie d'Amérique. Chaque filament est un minuscule tube creux, gainé de cire : à poids égal, l'air qu'il emprisonne en fait un isolant qui rivalise avec le duvet, tout en étant naturellement hydrophobe, hypoallergène et même un bon isolant acoustique. Dès la fin des années 1980, Agriculture et Agroalimentaire Canada avait d'ailleurs montré que son rendement à l'hectare pouvait égaler celui du coton.

L'aventure moderne, elle, commence presque par hasard. À Sainte-Thècle, en Mauricie, l'agriculteur Daniel Allard, de la Ferme Algo, cultive du chanvre lorsqu'il croise des spécialistes du textile fascinés par l'asclépiade. L'un d'eux, l'ingénieur François Simard, de l'entreprise Encore3, lui transmet ce qu'il sait. Si la soie de la plante est connue depuis longtemps, presque toute sa culture au champ reste à inventer. Au printemps 2012, le petit groupe québécois s'envole vers l'Illinois pour rencontrer le Dr Winthrop Phippen, sommité de l'asclépiade comme culture, puis lance, avec l'appui du MAPAQ, un premier essai : 115 000 plants mis en serre, transplantés sur un demi-hectare, aussitôt visités par des chenilles de monarque. Les plants tiennent bon. La preuve est faite.

2013-2014 : une filière se met en place

Une nouvelle filière est née. Daniel Allard fonde la Coopérative Monark pour épauler les producteurs (semences, équipement de récolte, conditionnement de la fibre) et leur offrir des contrats d'achat de 10 hectares chacun. L'ambition est nette : atteindre 1 000 hectares sous culture pour garantir un approvisionnement régulier, un projet collectif chiffré à 1,1 million de dollars. Dès l'automne 2013, sept premiers producteurs s'engagent; en 2014, environ 300 hectares sont en terre, en Mauricie, dans le Bas-Saint-Laurent, en Estrie et en Outaouais. En parallèle, l'entreprise Encore3 met au point ses propres machines pour extraire la fibre des follicules.

Les débouchés visés sont multiples : filature, isolant pour manteau, absorbants à hydrocarbures, panneaux isolants, literie hypoallergène. Protec-Style décroche d'ailleurs un contrat de Parcs Canada pour des trousses d'urgence anti-déversement distribuées dans 54 parcs nationaux, puis un contrat de la Garde côtière canadienne pour des doublures, sous-vestes, gants et mitaines isolés à l'asclépiade, deux jalons prometteurs qui seront toutefois perdus par la suite.

Champ d'asclépiade cultivée en rangs au Québec, avec sentier herbeux et collines
En 2014, des centaines d'hectares d'asclépiade sont mis en culture au Québec.

Le nerf de la guerre : récolter l'asclépiade

Derrière l'enthousiasme se cache un problème tenace : récolter l'asclépiade à la machine. Aucun équipement existant n'y arrivait, et la fenêtre est minuscule, à peine deux semaines entre le moment où les gousses sont à maturité et celui où elles libèrent leurs graines au vent. Ces gousses humides et fragiles doivent ensuite être séchées vite, et la fibre, très sensible, se brise en produisant beaucoup de poussière. Concevoir une récolteuse adaptée est vite devenu le défi central de la filière. Deux projets ambitieux de machine s'y sont attelés, et tous deux ont échoué; de l'avis de plusieurs personnes que nous avons interrogées, ces revers tiennent surtout à des projets de développement mal gérés, confiés à des gens peu qualifiés.

Faute de mieux, on a longtemps récolté à la main. Deux voies ont fini par émerger, qu'il faut bien distinguer. La première, semi-mécanisée, tient à un simple peigne monté sur tracteur, qui permet déjà de récolter quelque 2000 kg par jour. La seconde, beaucoup plus aboutie, est une récolteuse dédiée mise au point par un producteur indépendant, au moins cinq fois plus productive. Cette pièce manquante, la récolte mécanisée fiable, a été citée encore et encore comme la cause de l'échec du démarrage de l'industrie. Nous détaillons cette saga technique dans notre article sur la récolte de l'asclépiade.

La fibre d'asclépiade, trop chaude pour l'Everest

Le mont Everest et la chaîne de l'Himalaya, vus depuis l'espace
Le mont Everest, où la fibre d'asclépiade a passé son test le plus extrême. (Image : NASA, domaine public.)

Avant même d'arriver en boutique, la soie d'Amérique allait passer un test spectaculaire. En 2016, l'alpiniste québécois Jean-François Tardif part pour l'Everest vêtu de prototypes isolés à l'asclépiade : un anorak léger, une combinaison une pièce et une couverture, taillés dans une fibre orange qui rappelle, à dessein, les ailes du monarque. Pour des raisons de santé, il ne touchera pas le sommet. Mais en haute altitude, son verdict est sans appel : il juge ses vêtements assez chauds, voire trop chauds pour l'Himalaya, par des températures oscillant entre -22 et +25 degrés au soleil. À poids égal, la fibre rivalisait avec le duvet, tout en étant hydrophobe et moins volumineuse. La mauvaise herbe des fossés venait de prouver, sur le toit du monde, qu'elle pouvait tenir au chaud dans les conditions les plus extrêmes.

2016 : le manteau qui change tout

En octobre 2016, le manufacturier Quartz Co. lance, avec Altitude Sports, un premier manteau d'hiver isolé à l'asclépiade, en édition limitée, autour de 800 dollars. L'image est saisissante : la mauvaise herbe des fossés, celle qui pousse dans les craques de trottoir, se retrouve cousue dans un parka haut de gamme porté en ville. C'est une forme de consécration. Mais c'est aussi, sans qu'on le voie encore, le germe d'un malentendu. À ce prix et en si petites quantités, écoulé au mieux à quelques centaines d'exemplaires, un tel manteau ne pouvait pas générer le volume dont la culture a désespérément besoin pour devenir rentable. D'autres produits, lancés plus tard, ne contiendraient qu'une part infime d'asclépiade, ne soutenant presque pas les cultivateurs. Peu à peu, une idée fausse s'est installée dans les esprits : l'asclépiade serait un produit de luxe.

2017-2018 : l'effondrement

Puis tout bascule. En octobre 2017, Protec-Style et ses filiales Les Industries Encore3 et Fibre Monark déclarent faillite, avec un passif de plus de 1,4 million de dollars. Encore3 avait réservé à elle seule près de 90 % de la récolte en cours; les producteurs, qui avaient investi près de 2 millions de dollars à préparer leurs terres, se retrouvent sans acheteur. Quartz Co., privé d'approvisionnement, n'aura produit ses manteaux que deux saisons et y met fin en 2018. Découragés, de nombreux cultivateurs abandonnent à leur tour la culture.

Comment en est-on arrivé là? Les causes se superposent. La première, on l'a vu, est l'absence d'une récolte mécanisée fiable, qui privait les transformateurs de volumes suffisants et d'une qualité constante. La seconde tient à une ambition trop large, trop vite : Protec-Style cherchait à percer en même temps sur plusieurs fronts, des absorbants pétroliers aux membranes et aux isolants, ce qu'un de ses artisans résumera plus tard comme « une erreur de vouloir aller trop vite dans tous les domaines ». À cela se sont ajoutées des dettes devenues trop lourdes, notamment autour du projet de récolteuse, jusqu'à assécher l'approvisionnement et les finances de l'entreprise.

Une perte pour le Québec et pour le monarque

Papillon monarque aux ailes grand ouvertes posé sur une asclépiade au Québec
Le monarque, dont la chenille ne se nourrit que d'asclépiade, est le grand perdant de l'effondrement de la filière.

Il faut mesurer ce qui s'est joué là. Ce n'était pas qu'une faillite d'entreprise : c'était un fleuron économique en devenir, porteur d'emplois, de savoir-faire et de fierté, qui s'est fragilisé et demeure aujourd'hui précaire. Le Québec tenait là une filière quasi unique au monde, et il a bien failli la laisser filer.

Pour le monarque, le recul est plus cruel encore. Sa chenille ne mange qu'une seule plante : l'asclépiade. Or sa population au Mexique, en chute libre depuis les années 1990, avait recommencé à grimper autour de 2013-2014, au moment précis où la culture démarrait au Québec et au Vermont.

Graphique de la population de monarques au Mexique montrant le démarrage de l'industrie de l'asclépiade au Québec en 2013
La population de monarques au Mexique recommence à grimper autour de 2013, au démarrage de la culture de l'asclépiade au Québec. Source : Radio-Canada / WWF-México.

Corrélation n'est pas causalité, et nous le disons franchement. Mais une étude de l'Université de Guelph publiée dans le Journal of Animal Ecology pointe précisément la perte d'habitat de reproduction, c'est-à-dire le recul de l'asclépiade (environ 21 % entre 1995 et 2013), comme moteur du déclin du monarque. L'industrie avait, presque sans le vouloir, fait pousser d'immenses champs d'asclépiade, autant de refuges pour le papillon. Quand ces champs ont été rasés au profit d'autres cultures, une large part de cet habitat, de l'ordre de 80 %, s'est envolée avec la filière. Le pari économique et le sort du monarque étaient, et restent, indéfectiblement liés. Pour comprendre ce lien en profondeur, lisez notre page sur le papillon monarque.

Notre place dans cette histoire

Gabriel, fondateur de Lasclay, dans un champ d'asclépiade à l'automne, soie à la main
Gabriel, fondateur de Lasclay, dans un champ d'asclépiade à l'automne.

C'est précisément cette urgence qui nous fait avancer. Là où la filière a trébuché, faute de débouchés et à cause d'un morcellement où chacun travaillait isolé dans son coin de la chaîne, nous avons choisi d'agir, et d'agir vite.

À nos débuts, en 2020, nous avons fait un pari à contre-courant : plutôt qu'un manteau de luxe, commencer petit, avec des mitaines. Un démarrage lean et autonome, pensé pour percer vite le marché et prouver le potentiel de l'asclépiade au plus grand nombre. Depuis, nous assumons une approche délibérément agressive, et risquée : investir, oser et élargir la gamme, des mitaines jusqu'à des glacières souples isolées à l'asclépiade, là où d'autres ont reculé. Et elle porte ses fruits. Ce qui nous distingue ne se sous-traite pas : un amour réel, et un brin obsessionnel, pour la plante; un savoir-faire multidisciplinaire qui nous fait visiter chaque étape de sa chaîne; et la volonté de maximiser la part d'asclépiade dans nos produits plutôt que de la diluer, parce que c'est ce qui donne de l'air aux cultivateurs.

Tout, chez nous, découle d'une conviction : ce qui sauvera l'asclépiade et sa culture, c'est le volume. Une plante aussi abondante ne devrait pas finir en produit hors de prix; il faut la démocratiser, quitte à faire les compromis qui rendent cela possible, parce qu'un produit accessible et vendu en grand nombre soutient infiniment plus de champs qu'un objet d'exception écoulé à quelques centaines d'unités. C'est pourquoi nous prenons l'ancien modèle à l'envers : non pas un parka à 800 dollars, mais un manteau à moins de 300 dollars, conçu autour d'une idée simple et inédite, une isolation d'asclépiade amovible. Des coussinets qu'on insère l'hiver et qu'on retire à la belle saison, qui rendent le manteau utile à l'année, plus durable, et enfin viable commercialement, là où les projets précédents s'étaient enlisés.

En transformant la soie d'asclépiade en produits utiles et désirables, on redonne une raison économique de planter ces champs, et donc de recréer l'habitat du monarque. Le produit est le moyen, la mission est la fin. Notre ambition n'a rien de modeste : faire de l'asclépiade un véritable fleuron d'envergure mondiale, ancré au Québec, et un moteur concret de sauvegarde du monarque. Et si vous voulez agir de vos mains, ça commence aussi dans votre cour, avec quelques semences d'asclépiade.

Une histoire bien plus ancienne qu'on croit

Ce redémarrage des années 2010 n'est pourtant que le chapitre le plus récent d'une très longue histoire. Au 18e siècle déjà, on appelait l'asclépiade « la soie d'Amérique », et l'on raconte que Louis XV portait des vêtements garnis de sa fibre, avant que son usage ne tombe en désuétude après la Conquête. Et pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que l'approvisionnement en kapok était coupé, des écoliers récoltaient des cosses d'asclépiade pour rembourrer les gilets de sauvetage des soldats. Ces chapitres font désormais partie de la même série, à découvrir dès maintenant.

De la mauvaise herbe à l'espoir d'une espèce menacée, l'asclépiade n'a jamais cessé de se rendre utile. C'est une histoire qui mérite d'être continuée.

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