Le papillon monarque

Papillon monarque aux ailes grand ouvertes posé sur une asclépiade au Québec
Le monarque et l'asclépiade : une histoire indissociable.

« Il y a du drame dans chaque buisson, si on sait le voir », écrivait le naturaliste Aldo Leopold. Peu d'espèces incarnent ce drame aussi bien que le papillon monarque. Derrière ses ailes orange nervurées de noir se cache l'un des plus grands voyageurs du monde vivant : chaque automne, des monarques nés au Québec s'envolent vers une poignée de montagnes mexicaines, à près de 4 000 km, sans jamais y être allés.

Cette merveille est aujourd'hui menacée. Mais son sort tient presque entièrement à une plante longtemps méprisée, l'asclépiade, et à une idée qui dérange : et si la meilleure façon de protéger le monarque n'était pas de mettre l'asclépiade sous cloche, mais de la cultiver, de la récolter et de la vendre? C'est le pari de Lasclay, et c'est de cette histoire que parle cette page.

Reconnaître le monarque (et son sosie, le vice-roi)

Le papillon monarque (Danaus plexippus) arbore des ailes orange vif, nervurées et bordées de noir ponctué de blanc, pour une envergure de 9,3 à 10,5 cm. C'est l'un des plus grands papillons diurnes du Québec.

Ces couleurs éclatantes ne sont pas qu'esthétiques : c'est un panneau d'avertissement. On parle de coloration aposématique, une façon d'annoncer aux prédateurs « je suis toxique, passe ton chemin ». Le monarque a d'ailleurs un imitateur, le vice-roi, qui copie sa livrée pour profiter de sa mauvaise réputation. Pour les distinguer : le vice-roi est un peu plus petit et porte une fine ligne noire qui traverse ses ailes postérieures, absente chez le monarque.

Une vie en quatre actes : la métamorphose

Chenille de papillon monarque sur une feuille d'asclépiade
La chenille du monarque ne se nourrit que d'asclépiade : sans la plante, pas de métamorphose.

Le monarque accomplit une métamorphose complète, en quatre stades :

  • L'œuf, pondu un à un sous une feuille d'asclépiade.
  • La chenille, qui dévore les feuilles et mue cinq fois (cinq stades larvaires) en grossissant de façon spectaculaire.
  • La chrysalide, écrin vert jade ourlé d'or, d'où l'adulte émerge après 8 à 15 jours.
  • L'adulte, qui butine, se reproduit et recommence le cycle.

L'été, quatre à cinq générations se succèdent. Ces monarques estivaux sont éphémères : ils ne vivent que deux à six semaines. Sauf une.

La super génération et la grande migration

La dernière génération de la saison, née à la fin de l'été, est différente de toutes les autres. Elle naît en diapause, c'est-à-dire avec un développement sexuel mis en pause pour économiser son énergie. Résultat : au lieu de quelques semaines, elle vit jusqu'à huit mois. On la surnomme parfois la « super génération » ou la « génération Mathusalem ».

C'est elle, et elle seule, qui entreprend le grand voyage. Le monarque est le seul papillon d'Amérique du Nord à migrer dans les deux sens, comme les oiseaux. Les monarques de l'Est gagnent les forêts d'oyamels (des sapins) du Michoacán, au centre du Mexique, où ils s'agglutinent par millions, souvent sur les mêmes arbres année après année. Ceux de l'Ouest, eux, hivernent sur la côte californienne. Au printemps, le grand retour s'amorce, et le relais des générations recommence.

Monarque et asclépiade : une alliance scellée par un poison

On ne peut presque pas parler du monarque sans parler de l'asclépiade. C'est la seule plante hôte de ses chenilles : la femelle pond exclusivement sur l'asclépiade, et la chenille n'en mange que les feuilles. Leur lien remonte probablement à des dizaines de millions d'années de co-évolution.

Le plus fascinant, c'est que cette dépendance repose sur un poison. Toutes les parties de l'asclépiade renferment un latex blanc chargé de cardénolides, des molécules toxiques pour la plupart des animaux. Plutôt que de l'éviter, la chenille du monarque séquestre ces toxines dans ses tissus et les conserve même après sa métamorphose. Le papillon devient ainsi lui-même toxique, et ses couleurs vives préviennent les prédateurs. La plante qui devrait le tuer le rend invincible.

La chenille a même appris à déjouer la plante : avant de brouter, elle entaille la nervure principale de la feuille pour « couper la conduite » de latex, puis se régale en aval, là où la sève ne coule plus, un détail observé par le naturaliste Craig Holdrege dans sa magnifique monographie sur l'asclépiade commune. En échange de ce festin, le monarque adulte pollinise l'asclépiade. Donnant, donnant.

Une espèce en péril : où en est le monarque?

Champ d'asclépiades sauvages en automne avec leurs gousses séchées, poussant près d'un viaduc et de bâtiments sous un ciel nuageux
L'asclépiade survit jusqu'en bordure de viaduc, là où l'habitat du monarque s'effrite.

La trajectoire du monarque inquiète les scientifiques du monde entier.

Les chiffres racontent une chute vertigineuse. On mesure la population de l'Est à la superficie qu'elle occupe l'hiver au Mexique :

  • Hiver 2022-2023 : 2,21 hectares
  • Hiver 2023-2024 : 0,90 hectare, la deuxième pire année jamais enregistrée
  • Hiver 2024-2025 : 1,79 hectare, un rebond encourageant, mais toujours sous la moyenne de la décennie (2,81 ha) et très loin des niveaux des années 1990

La population de l'Ouest, elle, a compté à peine 9 119 papillons à l'hiver 2024-2025, l'un des totaux les plus bas jamais observés. Globalement, le monarque a perdu plus de 80 % de ses effectifs depuis les années 1980.

Graphique de la population de monarques au Mexique montrant le démarrage de l'industrie de l'asclépiade au Québec en 2013
La population de monarques au Mexique recommence à grimper autour de 2013, au moment précis où démarre la culture de l'asclépiade au Québec. Source : Radio-Canada / WWF-México

La cause principale fait largement consensus : la perte de son habitat de reproduction, autrement dit la disparition de l'asclépiade. Dans la « Corn Belt » américaine, l'asclépiade des champs a reculé de près de 81 % entre 1999 et 2010, en grande partie à cause de l'usage massif d'herbicides associés aux cultures génétiquement modifiées. Soyons honnêtes : le phénomène est plus complexe que ce seul facteur, et le déclin a même débuté en partie avant l'arrivée des OGM. Urbanisation, agriculture intensive, disparition des friches et climat s'additionnent. Mais le fil conducteur reste le même : moins d'asclépiade, moins de monarques.

Pourquoi planter dans son jardin ne suffit pas

La réaction logique, c'est de planter de l'asclépiade. C'est un excellent réflexe, et on y revient plus bas. Mais soyons lucides : quelques plants dans une cour, une friche urbaine ou un bord de route, ça ne suffit pas à renverser la tendance.

Pourquoi? Parce que les monarques migrateurs voyagent en grands groupes. Des talles éparses et minuscules, soit ils ne les trouvent pas, soit elles sont trop petites pour nourrir les nuées en migration. Or les grandes colonies sauvages, dans les friches rurales sans pesticides, se raréfient. Pire : pendant des décennies, on a activement arraché l'asclépiade, jugée nuisible parce qu'elle est toxique pour le bétail et qu'elle « envahit » les champs. Comme le raconte l'horticulteur Eric Lee-Mäder dans son livre The Milkweed Lands, on a « mené une guerre chimique » contre elle et même « donné des amendes aux gens qui en faisaient pousser ».

Pour recréer l'abondance dont le monarque a besoin, il faut donc passer à une autre échelle : l'échelle agricole.

Cultiver et commercialiser l'asclépiade : une bouée pour le monarque

Champ d'asclépiade cultivée en rangs au Québec, avec sentier herbeux et collines
Cultivée en rangs au Québec, l'asclépiade devient une filière, et un refuge pour le monarque.

Voici l'idée au cœur de notre mission, et l'angle que presque personne d'autre ne défend.

Une culture à grande échelle de l'asclépiade ne verra le jour que si elle est rentable. Et elle ne sera rentable que s'il existe un débouché commercial pour cette plante. Ce débouché, c'est la soie d'asclépiade : un isolant végétal remarquable. Le raisonnement se boucle ainsi : acheter des produits isolés à l'asclépiade finance la plantation de vastes champs, qui recréent l'habitat de reproduction massif dont le monarque a besoin. La conservation passive ne crée pas d'habitat à grande échelle. Le marché, lui, le peut.

Les ordres de grandeur donnent le vertige. Pour ramener la population à son objectif de conservation, les scientifiques estiment qu'il faudrait ajouter de 1,3 à 1,6 milliard de tiges d'asclépiade en Amérique du Nord, soit entre 10 500 et 13 000 hectares cultivés. En 2017, on en comptait environ 1 400 hectares au Québec et au Vermont. Le chemin est immense, mais il a un moteur clair : la demande.

Il y a là une boucle vertueuse élégante. La fécondation de l'asclépiade est si complexe qu'elle dépend entièrement des pollinisateurs. Pas d'insectes, pas de fruits; pas de fruits, pas de soie; pas de soie, pas d'industrie. Autrement dit, la filière a un intérêt économique direct à bannir les insecticides et à protéger toute la communauté d'insectes de ses champs. Pour une fois, la conservation n'est pas un coût : c'est une condition de production. Les producteurs d'asclépiade refusent d'ailleurs catégoriquement les insecticides.

Un indice, à manier avec prudence : la culture à grande échelle de l'asclépiade a démarré au Québec et au Vermont vers 2014, au moment même où la population de monarques au Mexique a recommencé à grimper. Cette aventure québécoise (l'essor à partir de 2013, les faillites de 2017, puis la relance) mérite son propre récit : nous la racontons dans l'histoire de l'industrie de l'asclépiade au Québec. Corrélation n'est pas causalité, et nous le disons honnêtement. Mais une étude de l'Université de Guelph publiée dans le Journal of Animal Ecology pointe précisément la perte d'habitat de reproduction comme moteur du déclin. Tout converge.

On insiste sur la transparence, parce que c'est notre valeur cardinale. La récolte mécanisée de fin de saison soulève une vraie question : risque-t-elle de tuer des chrysalides ou des papillons tardifs? On en débat franchement à l'interne. La réponse tient dans le calendrier et la latitude : on récolte le plus tard possible, une fois la migration bien entamée et les plants en sénescence, et on ne prélève que les follicules, pas les plants verts. À ces conditions, la culture demeure un bénéfice net pour les populations de monarques, une hypothèse que nous assumons et que la science continue d'affiner.

Il est très rare qu'exploiter une matière première soit un gain net pour son écosystème. Pensons au duvet, au coton ou aux isolants synthétiques dérivés du pétrole. L'asclépiade, cueillie à la main, semble appartenir à cette catégorie rarissime : une ressource dont l'usage soutient l'équilibre du milieu et la survie des espèces qui en dépendent. C'est ce qui nous passionne.

L'asclépiade, bien plus que « la plante du monarque »

Gousses d'asclépiade ouvertes débordant de soie d'Amérique blanche
Une fois la saison du monarque passée, la gousse libère la soie que Lasclay transforme en isolant.

Réduire l'asclépiade au monarque serait une erreur. Comme l'explique Eric Lee-Mäder, ancien directeur de la conservation des pollinisateurs à la prestigieuse Xerces Society, l'asclépiade abrite « un univers presque infini d'associations », des champignons du sol jusqu'aux insectes minuscules des feuilles, et même leurs parasites. Une « histoire naturelle qui relie la vie du sol à la vie des nuages ».

Tout un cortège d'espèces dépend de cette plante : longicorne et chrysomèle de l'asclépiade, grande et petite punaise, arctiide, charançons, bourdons, et même les chardonnerets, qui tapissent leur nid avec sa soie. Une fleur d'asclépiade produit plus de nectar que ses visiteurs ne pourront jamais en consommer. C'est, littéralement, une mine d'or pour les pollinisateurs.

Et cette fameuse soie? Chaque fibre est un tube creux. L'air emprisonné entre les fibres et à l'intérieur de chacune en fait, à poids égal, un isolant souvent supérieur au duvet. Un enduit cireux la rend naturellement hydrophobe, et sa nature cellulosique la rend hypoallergène. C'est exactement cette soie d'Amérique que Lasclay transforme en produits chauds. La boucle, encore, se referme.

Comment aider concrètement le papillon monarque

Main tenant des graines et de la soie d'asclépiade en plein air
Quelques graines au creux de la main : semer de l'asclépiade, c'est préparer le berceau de la prochaine génération de monarques.

Bonne nouvelle : même les gestes modestes comptent. Lee-Mäder raconte avoir transformé un stationnement bétonné de Seattle en prairie minuscule; en un an, lapins, hibou, bourdon rare et bruants y avaient élu domicile. Voici par où commencer.

  • Planter de l'asclépiade indigène, l'élément le plus utile. Notre guide de plantation explique tout. Pour passer à l'action : des semences stratifiées prêtes à semer, des bombes semencières à déposer au sol, ou des plantules déjà parties.
  • Ajouter des fleurs nectarifères indigènes, pour nourrir les adultes en route vers le Sud.
  • Bannir les pesticides et herbicides de votre terrain.
  • Vous possédez un grand terrain ou une terre agricole? Notre service de plantation d'asclépiade crée de l'habitat à plus grande échelle, tout en générant un revenu.
  • Participer à la science citoyenne, par exemple avec Mission Monarque, pour aider à suivre les populations.
  • Soutenir la filière de l'asclépiade. Chaque produit isolé à l'asclépiade est un coup de pouce aux cultivateurs, et un hectare de plus, potentiellement, pour les monarques. Ce n'est pas un achat qui « sauve un papillon », mais une demande qui rend l'habitat possible.
Gabriel, fondateur de Lasclay, dans un champ d'asclépiade à l'automne, soie à la main
Derrière chaque produit, une filière encore fragile et des gens qui y croient. Gabriel, fondateur de Lasclay, dans un champ d'asclépiade à l'automne.

Questions fréquentes

Pourquoi le papillon monarque est-il en danger?

La cause dominante est la perte de son habitat de reproduction en Amérique du Nord, c'est-à-dire le recul de l'asclépiade, sa seule plante hôte. Ce recul s'explique par l'agriculture intensive et les herbicides (jusqu'à 81 % d'asclépiade en moins dans la Corn Belt entre 1999 et 2010), l'urbanisation, la disparition des friches et le climat. S'y ajoutent les aléas de la migration et la fragilité des sites d'hivernage. Résultat : une population en baisse de plus de 80 % depuis les années 1980.

Le déclin n'est-il pas plutôt causé par la déforestation au Mexique?

C'est l'objection qu'on entend le plus, et elle mérite une réponse honnête. La coupe illégale dans les forêts d'hivernage mexicaines a bel et bien été une menace sérieuse dans les années 1990 et 2000. Mais grâce à la surveillance du WWF, du gouvernement mexicain et des communautés locales, la déforestation à grande échelle de ces forêts a fortement reculé depuis le milieu des années 2000, sans que la population, elle, se rétablisse durablement. Quand les chercheurs démontent le cycle annuel du monarque, comme l'équipe de l'Université de Guelph dans le Journal of Animal Ecology, c'est la perte d'habitat de reproduction (l'asclépiade, au nord) qui ressort comme le moteur du déclin de long terme, devant les conditions d'hivernage. La science n'est pas unanime, et certains insistent davantage sur la mortalité durant la migration automnale; le débat est réel et sain. Mais l'asclépiade reste le levier sur lequel nous pouvons agir directement, et le plus prometteur.

Que mange la chenille du monarque?

Uniquement des feuilles d'asclépiade. C'est une dépendance absolue : la femelle pond seulement sur l'asclépiade, et la chenille n'en consomme que les feuilles, dont elle séquestre les toxines (cardénolides) pour se protéger des prédateurs. Pas d'asclépiade, pas de monarque.

Où vont les monarques l'hiver?

Les monarques de l'Est, dont ceux du Québec, parcourent jusqu'à 4 000 km pour hiverner dans les forêts de sapins oyamels du centre du Mexique, où ils se rassemblent par millions sur les mêmes arbres d'une année à l'autre. La population de l'Ouest, elle, hiverne sur la côte de la Californie.

Combien de temps vit un papillon monarque?

Les générations estivales ne vivent que deux à six semaines. La « super génération » née à la fin de l'été fait exception : grâce à la diapause, elle peut vivre jusqu'à huit mois, le temps de migrer vers le Mexique, d'y passer l'hiver et d'amorcer le retour au printemps.

Comment distinguer le monarque du vice-roi?

Le vice-roi imite le monarque pour profiter de sa réputation de papillon toxique. Pour les différencier : le vice-roi est plus petit et porte une fine ligne noire qui traverse ses ailes postérieures, que le monarque n'a pas.

Planter de l'asclépiade dans mon jardin, est-ce que ça aide vraiment?

Oui, chaque plant compte, et c'est un beau geste pour les monarques de passage. Mais pour renverser la tendance à l'échelle d'un continent, il faut aussi recréer de vastes superficies d'asclépiade, ce que seule une culture rentable rend possible. Le jardin et le champ sont complémentaires.

Mot de la fin

Le monarque a traversé des millions d'années en s'appuyant sur une plante que nous avons appris à mépriser. Lui rendre son habitat, c'est réhabiliter l'asclépiade, non pas en la mettant sous verre, mais en lui redonnant une place utile dans nos champs et nos vies. C'est, à notre humble échelle, ce que nous essayons de faire, un plant et une paire de mitaines à la fois.

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