Le redémarrage de l'industrie de l'asclépiade, dans les années 2010, avait des airs de première fois. Il n'en était rien. Bien avant les manteaux et les mitaines, la soie d'Amérique a habillé, rembourré et soigné des générations, des nations autochtones jusqu'aux salons européens. Elle a porté un faux nom pendant trois siècles, intrigué des rois et des escrocs, puis sombré dans l'oubli, le temps que les chenilles du monarque la gardent au chaud. Voici la longue mémoire d'une mauvaise herbe.
Une plante à mille usages
Bien avant l'arrivée des Français, les peuples autochtones d'Amérique du Nord (longtemps désignés par le terme « Amérindiens ») connaissaient déjà l'asclépiade et l'utilisaient presque en entier. Dans la vallée du Saint-Laurent, les Wendat en tiraient des cordages et de quoi confectionner des vêtements, et ce sont eux qui apprirent aux premiers Français à faire bouillir les jeunes gousses, autrement toxiques, pour les manger. Ailleurs, la fibre des tiges, récoltée à l'automne une fois la plante sèche, donnait le même cordage robuste : les Menominee en tiraient cordes, fil à coudre et lignes de pêche, les Meskwaki du fil, et les Cherokee des cordes d'arc.
À table, la plante imposait de la prudence, car crue elle est toxique. Bouillis, en revanche, ses jeunes pousses, ses boutons floraux et ses jeunes gousses ont nourri bien des nations. Les Haudenosaunee les mangeaient au printemps, les Anishinaabe (Ojibwé) en épaississaient leurs soupes, « comme de l'okra », les Meskwaki les séchaient pour l'hiver, et les Omaha, Pawnee et Ponca de la vallée du Missouri les apprêtaient comme des asperges.
La pharmacopée n'était pas en reste. Le lait blanc de la plante servait à faire tomber les verrues, chez les Cherokee comme chez les Haudenosaunee, qui l'appliquaient aussi sur les piqûres et les coupures. Plus près d'ici, dans la vallée du Saint-Laurent, le botaniste Jacques Rousseau a recueilli en 1945 les usages des Kanien'kehá:ka de Kahnawà:ke : la soie des gousses en cataplasme sur les parties malades, et une infusion de racine employée par les femmes.
Tous ces savoirs portent sur la plante. Plus au sud, c'est par le papillon qu'on la connaît. Dans les hauts plateaux du Mexique central, là où les monarques passent l'hiver agglutinés sur les sapins oyamel, les Purépecha et les Mazahua voient dans leur retour, autour du Jour des Morts, les âmes des défunts qui reviennent le temps d'une nuit. Le lien entre l'asclépiade et le monarque, lui, se tisse plus au nord, sur les terres de reproduction où la chenille ne se nourrit que d'elle.
« De Syrie » : l'histoire d'un malentendu
L'asclépiade a longtemps porté un nom de voyageuse qui n'avait jamais voyagé. En 1635, le médecin et botaniste parisien Jacques-Philippe Cornut l'illustre et la décrit dans son Canadensium Plantarum aliarumque nondum editarum Historia, considéré comme le tout premier traité de botanique consacré à la flore d'Amérique du Nord. Détail savoureux : Cornut n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il travaillait à partir de plantes rapportées du Canada et cultivées dans les jardins parisiens des Robin et des Morin. La BAnQ rappelle d'ailleurs qu'il n'était pas le premier à signaler cette « plante aux fibres soyeuses » : Jacques Cartier et Marc Lescarbot l'avaient évoquée avant lui, en termes plus vagues.
L'ennui, c'est que Cornut crut reconnaître dans cette plante canadienne une apocynée du Levant déjà décrite, et l'affubla de l'épithète « syriacum ». Un siècle plus tard, en 1753, Linné reprend l'erreur sans la corriger et la grave dans le marbre du nom latin : Asclepias syriaca, « asclépiade de Syrie ». La plante est nord-américaine de part en part, mais le malentendu lui colle à la peau depuis. Quant au nom « soyer », il viendra plus tard, du naturaliste Charles-Sigisbert Sonnini de Manoncourt, qui l'importe en France comme plante textile et lui consacre, vers 1810, un traité entier. De « syriaca » à « soyer », la plante n'a jamais cessé de prêter à confusion.
Une « bave comme du coton »
Les colons français ne tardèrent pas à s'y intéresser. En 1640, le gouverneur de la Nouvelle-France, Charles Huault de Montmagny, fit parvenir aux Ursulines de Québec une « certaine bave qui est comme du coton », avec une consigne que rapporte Marie de l'Incarnation : la battre ou la carder « pour voir si on la pourrait filer », car elle était « plus déliée que la soie et que le castor ». On reconnaît là, selon toute vraisemblance, la soie d'asclépiade, déjà soumise à la question qui la poursuit depuis : peut-on la filer ? En 1640 comme longtemps après, la réponse resta décevante.
La soie d'Amérique à la mode européenne
Au 18e siècle, l'Europe s'entiche de cette ouate végétale, lustrée et légère. Selon la Bibliothèque nationale de France, on en fait à Naples des bas et des gants, et des étoffes qui demandent peu de souplesse; ailleurs, la soie garnit coussins, édredons et chapeaux, en substitut du duvet et des plumes. Sur le papier, le rêve est superbe : une soie qui pousse au bord des fossés, gratuite et abondante.
La réalité résiste. La fibre de l'asclépiade est courte, lisse et creuse, et ces qualités mêmes qui la rendent si chaude la rendent presque impossible à filer seule : elle glisse, elle n'accroche pas. Pour en tirer un fil solide, il faut la marier au coton ou à la laine, et le résultat déçoit souvent les promesses. Trois siècles avant nos ateliers, la même tension était déjà là : une matière merveilleuse, et terriblement difficile à dompter.
Rouvière, le bonnetier du roi
Le grand promoteur français de la soie d'Amérique fut un bonnetier parisien, Jacques de la Rouvière, qui confectionnait la garde-robe de Louis XV. Séduit par cette fibre venue du Canada, il obtint du roi un privilège en bonne et due forme : un acte du Conseil d'État, signé à Versailles le 4 octobre 1757, l'autorisait à fabriquer et à vendre des étoffes faites d'« une matière dont il a fait la découverte, appelée houette ou chardon ». Il lui consacra même un essai en 1770, et le naturaliste Sonnini un traité entier en 1810. On raconte que Louis XV lui-même en aurait porté, même si aucune source d'époque ne le confirme.
L'aventure aurait toutefois mal tourné. Vers 1760, Rouvière aurait lancé une étoffe baptisée « la soyeuse », avant de se retrouver, à ce que rapporte la Bibliothèque nationale de France, devant les tribunaux : son tissu n'aurait pas contenu la moindre asclépiade. La fibre, trop courte et trop lisse pour filer seule, aurait été coupée d'autre chose, voire remplacée. Faute d'archive pour le clouer, l'épisode tient du ouï-dire, transmis de compilation en compilation.
Il a pourtant un air de déjà-vu. Trois siècles plus tard, la tentation reste la même : vendre le prestige de l'asclépiade en n'en glissant qu'une pincée dans le produit, juste assez pour écrire le mot sur l'étiquette. La « soyeuse » de Rouvière n'en aurait pas contenu un brin; certaines pièces vendues aujourd'hui n'en contiennent guère plus qu'une poignée. La plante, elle, n'a jamais récompensé ceux qui convoitaient son nom sans sa matière.
L'oubli, après la Conquête
Puis le fil se rompt. Après la Conquête britannique de 1760, l'Empire regorge de soie et de coton bon marché; l'asclépiade, capricieuse à filer et coûteuse à transformer, retombe au rang de mauvaise herbe. Sa culture est abandonnée, ses usages oubliés. Pendant près de deux siècles, la plante ne servira plus, sans qu'on y prenne garde, qu'à nourrir les chenilles du papillon monarque, qui ne pond que sur elle. C'est un drôle de testament : l'herbe que les humains délaissaient devenait, en silence, le berceau d'un des insectes les plus voyageurs du continent.
Un fil qui ne s'est jamais vraiment rompu
Ce que cette histoire nous rappelle, c'est que l'asclépiade n'a jamais été une simple herbe. Trois siècles avant nos mitaines, elle habillait déjà, soignait déjà, intriguait déjà, et résistait déjà à ceux qui voulaient l'apprivoiser. Chez Lasclay, nous renouons ce fil ancien avec des outils neufs et la même conviction : cette plante mérite mieux que l'oubli, et mieux qu'un simple nom sur une étiquette. Son retour, cette fois, profite aussi au papillon monarque, qui ne nous a jamais lâchés.
Ce billet fait partie d'une série sur l'histoire de l'asclépiade. À lire aussi : l'histoire de l'industrie de l'asclépiade au Québec, le chapitre sur l'asclépiade durant la Seconde Guerre mondiale, et le dossier technique sur la récolte de l'asclépiade.