Asclépiade libérant ses soies à l'automne

L’asclépiade produit une gousse, appelée follicule dans laquelle on retrouve une fibre soyeuse, isolante imperméable, hypoallergène et antibactérienne, qui peut servir à isoler des vêtements et des accessoires de plein air.

 

Au cours des dernières années, les entreprises qui se sont lancées dans la confection de produits à base d’asclépiade ont fait faillite ou elles ont abandonné le projet. Mais la soie d’Amérique n’a pas dit son dernier mot, car des entrepreneurs reprennent le flambeau pour développer autrement l’avenir de ce textile du terroir. L’alternative végétale au duvet d’oie saura-t-elle faire sa place sur le marché, cette fois-ci ?

Depuis quelques années, plusieurs entreprises et agriculteurs se battent contre vents et marées pour commercialiser une fibre québécoise, l’asclépiade, aussi connue sous le nom de soie d’Amérique. Lasclay, une jeune pousse de Québec,  est la dernière héritière de cette lignée de pionniers. Elle met en marché des produits au look minimaliste, isolés avec la capricieuse et complexe soie d'asclépiade.

Pour Lasclay, tout a commencé à l'été 2020 quand Gabriel Gouveia, pour faire suite à projet universitaire, décide de lancer des mitaines d'asclépiade, une fibre hautement performante et chaude provenant d'une plante indigène du Québec, cultivée commercialement depuis quelques années. Pour valider l’intérêt des visiteurs sur leur site Web, il lance à tâtons une publicité sur Facebook, qui se répand comme une traînée de poudre et lui permet de recueillir plus de 10 000 adresses courriel de clients potentiels en à peine quelques semaines. 

Malgré l’intérêt instantané pour l'idée, le jeune fondateur est bien conscient des difficultés vécues par plusieurs entreprises qui ont tenté de développer l’asclépiade au cours des dernières années.

C'est Protec-Style, entreprise de Granby, qui a lancé le bal de l'asclépiade au Québec. À partir de 2013, elle lance une usine pilote d'extraction et transformation d'asclépiade, puis convainc 125 agriculteurs de tester la culture de l'asclépiade à l'échelle industrielle. Un spectaculaire revirement de situation, sachant que la plante, pourtant native du Québec et indispensable à plusieurs pollinisateurs menacés comme le papillon monarque, était jusqu'ici considérée comme une mauvaise herbe et combattue férocement par la plupart des agriculteurs. Ce regroupement de cultivateurs prend le nom de Coopérative Monark, ou Coop Monark, au service des producteurs d'asclépiade. Son premier président-fondateur est Daniel Allard, producteur agricole depuis 1985 ayant occupé plusieurs postes d'importance à la Fédération de l’UPA de la Mauricie - Mékinac, dont celui de directeur régional.

Follicules d'asclépiade libérant leurs soies qui virevoltent au vent

L’asclépiade est la seule plante-hôte du papillon monarque. Sa culture pourrait aider à la survie de l’espèce qui migre au Mexique chaque automne.

Puis, après un départ canon, une forte médiatisation et l'obtention de plusieurs mandats d'importance, dont un contrat de 507 000$ pour fournir à la Garde Côtière canadienne des doublures de parka, des combinaisons mono pièce, des gants ainsi que des mitaines d'asclépiade, Protec-Style fait faillite en 2017, notamment en raison de son échec à développer une technologie de récolte mécanisée pour la plante. Le même sort a frappé le repreneur de la faillite, Monark Éco Fibre, qui a fermé ses portes en 2018. Quartz co., fabricant de manteaux haut de gamme au Québec qui s'approvisionnait chez Monark Eco Fibre, a dû discontinuer sa gamme de manteaux isolés à l’asclépiade, mis en marché avec grand succès de 2018 à 2019, suite à un manque d'approvisionnement lié aux défauts logistiques et technologiques de la jeune industrie de l'asclépiade.

« La filière de l’asclépiade est partie en lion il y a quelques années », soutient Gabriel Gouveia, avant d’ajouter que les retombées n’ont pas été à la hauteur des attentes.

Tout était trop grand et trop vite, estime pour sa part Ghislain Bouchard, ancien consultant pour Protec-Style, qui a développé la transformation de l’asclépiade au début des années 2010. « On travaillait sur des absorbants pétroliers, des membranes, des isolants, mais c’était une erreur de vouloir aller trop vite dans tous les domaines », dit-il.

Les deux jeunes entrepreneurs derrière Lasclay ont appris de cette leçon et ils comptent y aller un pas à la fois. « On a décidé de prendre le processus à l’envers: De trouver les clients en premier et surtout de trouver quel produit pourrait mettre en valeur l’asclépiade le plus facilement et progressivement, pour bien démarrer en douceur. Parce qu’il reste encore beaucoup de recherche et développement à faire dans la transformation de la fibre pour l’utiliser dans des manteaux, par exemple », remarque Philippe Langlois, autre co-fondateur de l'entreprise.

C’est ainsi que, dans un premier temps, ils ont décidé d’utiliser la fibre d'asclépiade pure pour isoler des mitaines très chaudes fabriquées au Québec, en l’insérant dans des sections cousues pour éviter que la fibre ne se déplace trop. « C’est une fibre plus isolante que le duvet d’oie et beaucoup plus écologique que le polyester et autres fibres synthétiques. En plus, elle est performante en compression et demeure isolante lorsqu'elle est humide ou mouillée, contrairement au duvet », note Gabriel Gouveia.

« Au départ, on pensait produire une centaine de paires de mitaines pour tester le marché, mais la demande a tellement été forte que nous en avons finalement produit des milliers, en plus d'ajouter d'autres produits sur nos planches à dessin, comme des manteaux et vestes, des tuques, des gants, des cache-cou, des foulards, des semelles, des glacières, des boîtes à lunchdes pantoufles et plusieurs autres produits. Le potentiel est très vaste», explique-t-il. 

Même mouillée, la fibre d’asclépiade maintient son pouvoir isolant, mais le duvet d’oie le perd complètement. Cette année, toute la fibre utilisée provient d’un producteur du Lac-Saint-Jean.

L’autre attrait important, c’est l’aspect végétal, car contrairement au duvet d’oie, aucun animal ne doit être tué pour récolter la fibre, ajoute ce dernier. « En plantant des champs d’asclépiade, qui est la seule plante hôte du papillon monarque, ça lui crée de nouveaux habitats. Pendant l’été, il se nourrit de la feuille et à l’automne, on récolte la fibre. C’est rare que l’exploitation d’une matière première puisse aider l’écosystème », se réjouit Gabriel Gouveia.

Transformer la fibre autrement
La fibre de l’asclépiade est bien différente de celle du coton, de la laine et des autres produits communs sur le marché. En rachetant la faillite de Monark Éco Fibre, Louis Bibeau, le propriétaire d’Eko-Terre, a décidé de repartir à zéro et de repenser les opérations, explique Ghislain Bouchard, directeur général de la division asclépiade. « La fibre est très sensible et il faut la traiter avec soin. Sinon, on brise la fibre et ça fait énormément de poussière. Ça faisait tellement de poussière que les clients ne voulaient plus travailler avec ce produit-là », soutient l’homme, qui travaille au développement de l’asclépiade depuis 2010.

Depuis un peu plus d’un an, ce dernier travaille à reconfigurer et à redessiner les équipements pour traiter l’asclépiade avec plus de douceur. Et pour vendre un produit facile à utiliser par ses clients, Eko-Terre mise sur le développement d’un « cavolier », un terme de membrane inventé par Eko-Terre qui signifie « carde, voile et liaison », qui est en fait un matelas de fibre qui se tient et qui peut être découpé facilement.

Pour y arriver, Ghislain Bouchard a choisi de travailler avec du PLA, un bioplastique produit avec du maïs, qui permet de remplacer le polyester, fait avec des produits pétroliers. « On fait fondre le PLA, ce qui donne de la cohésion à notre matériel », explique-t-il.

Le PLA est donc mélangé avec l’asclépiade et le kapok, une fibre naturelle similaire en provenance d’Asie. « Je vais continuer à utiliser du kapok jusqu’à ce que l’approvisionnement en asclépiade soit garanti à long terme », remarque Ghislain Bouchard.

Pour l’instant, on retrouve près de 15 % d’asclépiade dans le mélange, une proportion qui pourrait monter à 40 % à terme. Cette technique permettra de valoriser 45 tonnes d’asclépiade achetées auprès de producteurs de la province.

Le nouvel isolant à base d’asclépiade intéresse déjà certaines entreprises, dont Logistik Unicorp, qui fabrique des uniformes, notamment pour l’armée et la Garde côtière. « On doit prendre le temps de convaincre les clients que notre produit peut remplacer efficacement le polyester », note Ghislain Bouchard.

Manteau asclépiade Atypic

Atypic Équipements, une entreprise de Québec, utilisera la fibre végétale produite par Eko-Terre qui contient 15% d’asclépiade.

De nouvelles entreprises, comme Atypic Equipment, souhaitent aussi tirer profit de cette fibre végétale pour se démarquer de la concurrence. « On veut offrir des manteaux techniques qui offrent la même performance que le duvet et le synthétique en offrant un isolant d'origine végétale », soutient Antoine Bolduc, qui aimerait lancer ses premiers manteaux de type doudoune cet hiver, avec 100 à 200 unités, question de tester le marché.

De plus, il compte offrir une couverture avec le même matériel, sous le nom de marque Ono, cet hiver, pour faire connaître le produit.

Après avoir voulu franchir les étapes trop rapidement, Ghislain Bouchard croit qu’il faut maintenant ralentir la cadence en misant sur la qualité, plutôt que la quantité, afin d’éviter de décourager tous les promoteurs, dont les agriculteurs, qui continuent à croire à la soie d’Amérique.

Une production émergente
Environ 115 producteurs sont regroupés au sein de la Coopérative Monark pour fournir les transformateurs d’asclépiade, en plus de quelques producteurs indépendants. Depuis 10 ans, ces derniers travaillent pour améliorer les techniques de récolte, laquelle se faisait à la main jusqu’à tout récemment. Désormais, on utilise un peigne posé sur un tracteur, ce qui permet de récolter 2000 kg par jour, assure Martin Dufour, président de la coopérative. De nouvelles techniques de culture et de séchage laissent présager des améliorations pour les producteurs, ajoute ce dernier. « On croit toujours à l’asclépiade, mais on doit éviter d’aller trop grand, trop vite, dit-il. En prenant une bouchée à la fois, on va éviter de s’étouffer. »

De leur côté, l'équipe de Lasclay et d'autres entreprises œuvrent à développer les débouchés et la demande des consommateurs, que ce soit avec des produits d'asclépiade novateurs ou les technologies manufacturières pour les fabriquer. L'asclépiade est un projet d'avenir pour le Québec. Il ne reste qu'à espérer que cette fois-ci soit la bonne! La collection complète des produits Lasclay se trouve ici.


Laissez un commentaire

×