À l'automne 1944, le sort de milliers de marins tenait, en partie, à une mauvaise herbe que des enfants ramassaient au bord des fossés, dans des sacs à oignons. Loin du fracas des batailles, une armée silencieuse d'écoliers, de scouts et de membres des clubs 4-H quadrillait les champs d'une trentaine d'États américains et du Canada, cueillant des gousses d'asclépiade. Leur moisson allait flotter sous les bras des équipages de la marine américaine. Voici comment une plante méprisée des agriculteurs est devenue, le temps d'une guerre, un héros improbable.
Quand le kapok vint à manquer
Avant la guerre, les gilets de sauvetage de la marine américaine dormaient pleins de kapok, une fibre légère et flottante tirée d'un arbre tropical et cultivée presque exclusivement en Asie du Sud-Est, à Java surtout, dans les Indes orientales néerlandaises, l'actuelle Indonésie. L'approvisionnement semblait éternel. Il s'effondra en une saison. Au début de 1942, l'avancée japonaise sur Java referma d'un coup la route du kapok vers les ports américains. Du jour au lendemain, la première marine du monde se retrouva sans la fibre qui gardait ses hommes à la surface, au moment précis où la guerre s'étendait sur deux océans.
Il fallait un remplaçant, et il le fallait hier. Dans leurs laboratoires, les ingénieurs de la marine éprouvèrent une à une des dizaines de matières flottantes, fibres végétales, mousses, lièges. Presque toutes calèrent : trop lourdes, trop fragiles, vite gorgées d'eau salée. Puis une candidate improbable s'imposa, une plante que nul n'aurait songé à cultiver, celle qui poussait seule dans les fossés et les friches d'Amérique du Nord : l'asclépiade.
Une fibre qui flotte
Le secret de l'asclépiade tient dans la structure de sa soie. Chaque filament est un fin tube creux dont la paroi est enrobée d'une mince couche de cire naturelle. Le tube emprisonne l'air, la cire repousse l'eau, et l'ensemble flotte avec une obstination remarquable. Selon les essais de la marine, une seule livre de cette soie maintenait à flot un homme de cent cinquante livres. La fibre se révélait aussi chaude que la laine, mais bien plus légère, et plus flottante que le liège. Sur le papier, c'était la solution idéale.
Restait l'obstacle qui allait tout compliquer : il fallait en produire des centaines de tonnes, sans avoir le temps d'en cultiver un seul hectare. La soie d'asclépiade ne se récolte pas comme le coton, dans des champs ordonnés. Elle dormait dans des millions de gousses dispersées au hasard du paysage, et il n'existait aucune filière pour la transformer. C'est un médecin de Chicago qui allait s'attaquer à ce problème avec une ténacité de missionnaire.
Boris Berkman, l'homme d'une seule plante
Le docteur Boris Berkman était médecin et inventeur à Chicago, et il croyait à l'asclépiade comme on croit à une cause. Bien avant la guerre, il s'était convaincu que cette plante dédaignée recelait une fibre d'exception, et il avait déposé dès 1939 un brevet pour une « égreneuse à asclépiade », une machine destinée à séparer la soie des graines. Au fil de sa vie, il accumula plus d'une vingtaine de brevets liés à l'asclépiade, des procédés d'usine aux idées les plus inattendues, protège-oreilles ou doublures de manteaux.
Quand le kapok manqua, son heure sonna. En mars 1942, il porta sa fibre devant la commission de l'agriculture du Congrès, harcela la marine et arracha le droit de la mettre à l'épreuve. Les essais lui donnèrent raison. La marine annonça vouloir un million de livres de soie, un chiffre si vertigineux que, de l'aveu d'un journal de l'époque, « personne n'y croyait ». Berkman, lui, y croyait assez pour fonder la Milkweed Floss Corporation of America et en prendre la tête. La guerre offrait enfin à sa plante la tribune qu'elle attendait.
« Deux sacs sauvent une vie »
Cultiver l'asclépiade à temps était hors de portée. On récolterait donc le sauvage. Dès 1943, et surtout à l'automne 1944, une immense campagne nationale enrôla une trentaine d'États à l'est des Rocheuses et le Canada. Les hommes étaient au front, les femmes à l'usine; restaient les enfants. Écoliers, scouts, guides et clubs 4-H s'élancèrent, sacs à la main, derrière un slogan d'une efficacité redoutable : « Two bags save one life », deux sacs sauvent une vie. Jamais formule n'avait dit aussi simplement qu'une brassée de gousses pouvait valoir une vie d'homme.
Le pacte était limpide. On remettait aux cueilleurs des sacs à oignons en filet, et le gouvernement payait quinze cents le sac plein, cinq de plus si les gousses étaient bien séchées. Un sac portait de six à huit cents gousses; il en fallait deux pour un seul gilet. Les consignes ne souffraient pas l'à-peu-près : cueillir les gousses mûres et brunissantes mais encore closes, avant que le vent n'emporte la soie; ne jamais les ramasser mouillées. Le filet du sac avait sa raison d'être, laisser passer l'air. On suspendait ensuite la récolte à califourchon sur les clôtures, au soleil et au vent, dans la journée, pour que la soie sèche sans moisir.
Petoskey, capitale mondiale de l'asclépiade
Toute cette moisson convergeait vers un seul point du globe : la petite ville de Petoskey, dans le nord du Michigan, choisie parce que les rives du lac Michigan croulaient sous l'asclépiade et qu'un port et une voie ferrée s'y rejoignaient commodément. Contrairement à une légende tenace, l'usine ne s'installa pas dans une scierie, mais dans les locaux réquisitionnés d'une grande entreprise de bois et de matériaux de la ville, Preston Feather & Sons, confiés à la Milkweed Floss Corporation of America.
À l'intérieur, l'ingéniosité tenait du bricolage de génie. Un grand four avalait les gousses venues des quatre coins du pays, car d'autres États expédiaient aussi leur récolte à Petoskey. Puis sept égreneuses, les fameuses milkweed gins brevetées par Berkman, broyaient doucement les gousses pour libérer la soie, séparée des graines et des écales, mise en balles, expédiée aux fabricants de gilets. Le temps d'une guerre, une bourgade du Michigan régna comme la capitale mondiale de l'asclépiade, couronne aussi improbable qu'éphémère.
L'USS Indianapolis et la part de l'incertitude
L'histoire a retenu une scène qui glace. Le 30 juillet 1945, le croiseur USS Indianapolis, qui venait de livrer à Tinian des pièces de la première bombe atomique, fut éventré par les torpilles d'un sous-marin japonais et sombra en douze minutes. Près de neuf cents hommes survécurent au naufrage, puis dérivèrent des jours durant dans le Pacifique, sans assez de canots, livrés à la soif, au soleil et aux requins. Pour beaucoup, entre la vie et l'abîme, il n'y eut que l'étoffe d'un gilet de sauvetage.
Ces gilets étaient-ils garnis de soie d'asclépiade de Petoskey ? Plusieurs survivants l'ont affirmé, tout comme le musée de Petoskey. Une bénévole du Wisconsin, Beverly Walker, qui avait cueilli la plante enfant, retrouva des décennies plus tard d'anciens marins de l'Indianapolis lors d'un rassemblement; plusieurs lui dirent que la fibre de leur gilet les avait gardés en vie. La marine garnissait alors bel et bien ses gilets de cette soie, ce qui rend le récit crédible, même si aucune archive ne permet de le confirmer gilet par gilet.
Ce que l'asclépiade a vraiment donné
Les chiffres de cette épopée enflent avec les années, et mieux vaut séparer deux choses : les gousses cueillies et la soie vraiment obtenue. Côté récolte, on cite souvent plusieurs millions de livres de gousses ramassées par des enfants à travers le pays, parfois bien davantage. La soie produite, elle, fut plus modeste. Selon le rapport de la marine de 1946, à peine 88 000 livres de soie sortirent des chaînes en 1943, et le programme, clos en août 1945, ne totalisa qu'environ 1,6 million de livres sur trois ans, loin des cinq millions espérés pour la seule année 1945.
Le même rapport ne cache pas les limites de la matière. Cueillie à l'état sauvage, dans des conditions inégales, la soie offrait une qualité variable et pas toujours la flottabilité promise par les premiers essais. Elle garnit surtout des gilets ordinaires, parfois jetables, taillés pour les débarquements. Puis la guerre s'acheva, et la nécessité avec elle. Le kapok d'Asie revint, la fibre de verre s'imposa, et la récolte de 1945 resta aux champs, sans preneur. L'usine de Petoskey s'éteignit. Berkman se battit encore pour faire de l'asclépiade une culture de paix, vêtements ou latex, sans jamais retrouver l'élan de la guerre. Sa plante regagna l'oubli des fossés, son armée d'enfants rendue à l'école.
Une plante qui a déjà fait ses preuves
Il y a quelque chose de saisissant à se rappeler que cette mauvaise herbe a déjà, dans la tourmente, aidé à garder des hommes en vie. La même fibre creuse et hydrophobe qui flottait dans les gilets de 1944 réchauffe aujourd'hui des mitaines et des manteaux. Chez Lasclay, nous y lisons une promesse tranquille : l'asclépiade n'attend qu'une bonne raison de revenir, et la guerre lui en avait donné une, brutale et passagère. Cette fois, l'enjeu est plus doux, recréer l'habitat du papillon monarque, qui dépend entièrement d'elle pour renaître chaque printemps.
Ce billet fait partie d'une série sur l'histoire de l'asclépiade. À lire aussi : l'histoire de l'industrie de l'asclépiade au Québec, la soie d'Amérique en Nouvelle-France, et le dossier technique sur la récolte de l'asclépiade.